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[S]seth rappelle toujours ses jouets, même cassés… (31 Mai 2005)

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L'idée de ce texte m'est venu ce matin dans le bus, puis l'histoire s'est montée d'elle même au fil de l'écriture. Je ne désire faire passer aucun message, aucune idée. Le seul but de ce texte est d'avoir une signification propre selon le lecteur. Le SDF est il un ange? Le personnage principal meurt-il? Autant de questions sans réponses... ;)

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[ Version Word ]

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Sseth rappelle toujours ses jouets, même cassés…

 

Le mégot décrivit une arabesque gracieuse avant de retomber sur le bitume du quai en une gerbe d'étincelle.
« Encore une » pensais-je laconiquement.
00h30, le dernier train ne devrait plus tarder à présent.
Las, je suis vraiment las de toute cette foutue histoire, ces emmerdes, ce boulot, ces putains de responsabilités qui me collent à la peau, et pas une seule issue…Bah, ça devrait plus durer très longtemps à présent…
Ca y est, ça revient, encore cette saloperie de toux…À chaque fois c'est un peu plus douloureux. Je recrache la glaire sanguinolente loin de moi et je me replonge, avachi sur mon banc, dans la contemplation des petites boules de poil gris crasseux qui hantent les rails de métro.
Je me demande d'ailleurs si ces souris ne sont pas sourdes ou même quasi aveugles, à passer leur vie dans le bruit et la chaleur, à manger les merdes que les gens balancent sur les voies.
Un mois…Un seul putain de mois et l'affaire est bouclée. Quand je repense aux paroles du médoc, finir comme ça…La poisse…Quand je pense que je me croyais intouchable, à l'abri de tout derrière mes convictions. Et voila que je chope un cancer. Finalement c'est toi la sèche, qui aura raison de moi…
Je rigole là, tout seul sur le quai désert, je rigole et je pleure en pensant à ce que je laisse, à ce qu'il me restait encore à faire. Je n'ai pas peur de mourir, j'ai juste peur de ne plus être…

« Ecoutes je vais être franc, le scanner a décelé pas mal de métastases pulmonaires. Avec tes antécédents et ta mauvaise volonté à arrêter cette merde, j'te donne pas un mois. Prend ça pour un conseil d'ami mais profite bien des prochains jours… »

Profiter des prochains jours…Quand je pense que ce…cancer…cette merde me bouffe de l'intérieur et que je peux rien faire…
- Es-tu prés pour la rédemption mon frère ? Chacun de nous doit être prés à faire son grand pardon le jour où Sseth nous rappellera parmi ses jouets mon frère ! »
Décidément c'est pas ma soirée, trois péquins sur le quai et il faut qu'il y en ai un qui me tape la discute en plus. Et un cul bénis…vraiment pas de veine…
En le regardant de plus prés il n'avait rien d'un dévot, on aurait même plutôt dit un SDF, une de ces ombres qui errent jour et nuit dans les entrailles de la ville. Grand, mal rasé, avec une paire d'Air Max trouées aux pieds. Il me regarde droit dans les yeux, le regard caché derrière une paire de lunette de soleil.
- Tu veux quoi le clodos, une rondelle ? J'ai rien pour toi, barre toi… »
- Tu n'as rien ? En es-tu sur mon frère, la haine que je sens dans ta voix, n'est-ce pas le reflet de ton impuissance, le reflet de ta perte ? »
- Mais putain je suis pas le seul sur ce quai, va faire chier quelqu'un d'autre ! »
- Mais on est seul mon frère sur ce quai…tu es le seul que je vois… »
Et disant cela le vieux retira ses lunettes de soleil pour que je vois ses yeux, enfin ce qu'il en restait…Deux globes vitreux d'un blanc laiteux…
J'étais là, à minuit passé en train de discuter avec un type aveugle avec des dreads dégueulasses, vêtu d'un manteau taché et troué…Et qui, pour finir, refoule la pisse à 3 mètres…
- Je vois que tu t'interroges mon frère, comment un infirme comme le vieux Bob peux t'avoir vu hein…héhéhé…Tu as bien raison mon frère, alors je vais te dire comment y t'a vu le vieux Bob ! Tu rayonnes mon frère, tu brilles là, dans l'univers de ténèbres du vieux Bob ! »
Je reste la, interdis, me demandant si le vieux ne se paie pas ma tête…
- Je sais ce que tu as mon frère, je sais qu'il sera bientôt temps pour toi d'aller briller ailleurs, dans un autre endroit…As-tu déjà songer à ta rédemption mon frère ? »
La rédemption…Putain, je n'aurais pas assez des trente derniers jours qu'il me reste à tirer ici pour faire ma confession, alors on repassera…De toute façon je n'ai jamais fait preuve de dévotion, ce que certains attendent à force de prières, moi je l'apporte à la force de mes poings.
- Qu'est ce qui te fait croire que mon temps est révolu le vieux, tu es médium en plus d'être un aveugle voyant ? »
- Oh non mon frère, je ne lis que ce que mes pauvre yeux peuvent voir. Et ce soir je t'ai vu toi là, sur le quai. Peu importe au vieux Bob ton passé, mais ton futur nous le savons tout deux. Tu es une âme en sursis Dan, et Sseth rappelle toujours ses jouets, qu'ils soient brisés ou non… Oh oui, Sseth rappelle toujours ses jouets… »
Ca y est j'y suis, je me rappel comment Francky appelle les tocards dans son genre, ces minables qui arpentent le bitume en débitant des chapelets de conneries : les prophètes du macadam…
- Je sais ce que tu penses du vieux Bob, tu penses qu'il n'est qu'un vieux raté, un fou bon pour être enfermé. Mais tu n'y es pas mon frère. Tu croyais être presque invincible, ta réputation te protégeant des autres, des balles et des lames; et peut être même de la mort qui sait. Mais qui te protégera toi, si tu es la victime et le bourreau ?...De toute vie Sseth le Grand Tisseur extrait un fil et tisse avec une tapisserie, LA tapisserie, celle dans laquelle nous vivons, nomme cela le destin si tu veux. Chaque jour il tisse le moment présent, et quand le fil touche à sa fin c'est à nous, les hurleurs, qu'il convient d'y mettre fin… »
Il est complément fondu, je décide là de laisser le vieux à ses divagation, je fouille négligemment dans la poche de ma parka et tombe sur mon paquet de clope, je lui en propose une en pensant qu'il me foutrait enfin la paix.
Il la prend, la fait passer de doigt en doigt en me regardant fixement. Je vais pour en prendre une moi-même mais je m'aperçois alors que le paquet est vide. Pas le temps de broncher que le vieux a déjà reprit.
- A-t-on avis Dan, quand la mort vient, c'est toi qui part ou les autres ? »
Cela dit il rejette lentement la tête en arrière tout en révulsant ses yeux vitreux. Avec des mouvements si lents qu'on aurait dit que j'avais pris une bonne dose de poudre.
Il lève ses bras en l'air et ouvre la bouche…Putain si grand que j'avais jamais cru ça possible. Puis il hurle, un cri aiguë, strident, sans fin.
Alors je regarde autour de moi, pour voir si les autres voient ce vieux taré en train de hurler comme un damné. Mais les quidams autour de moi ne sont plus que des ombres floues, des corps désarticulés qui tourbillonnent sur eux même tel des marionnettes devenues folles, elles tournent, tournent, tournent sans fin. Et le vieux hurle toujours. Les marionnettes une à une s'élèvent, étendent leurs ailes et deviennent étoiles filantes. Au dessus de moi le plafond en béton gris a fait place à un ciel de velours noir parsemé d'éclats brillants, et chaque étoile filante constelle le ciel d'une lueur de plus.

…Sseth rappelle toujours ses jouets, même cassés…

J'ai la bouche pâteuse…j'ouvre un œil…puis deux…Je suis toujours sur le quai, affalé sur le banc. Tout est désert. La pendule affiche 00h31. Train « Sept » à direction de…putain je vois pas…Merde il m'en faut une, juste une dernière, et après j'arrête. Ma main se glisse dans la poche et sort le paquet défraîchi. Une seule, il n'en reste qu'une seule…La dernière…Je l'approche à mes lèvres, ma main tremble.
Et en moi une voix résonne :
« Quand la mort vient, c'est toi qui part ou les autres ? »